Moi aussi, me too, yo también, ich auch, etcétéra!

En français, en anglais, en espagnol, en allemand ou en arabe, peu importe dans quelle langue c’est dit, VOILÀ C’EST DIT! La vérité vous rendra libre, dit le proverbe, c’est vrai, je l’ai lu et vu dans les médias et dans les yeux des femmes et des hommes qui se sont tenues debout cette semaine et dans ceux et celles qui se sont mises à parler. Petit aparté, je sais que je fais et ferai des fautes grammaticales tout au long de ce texte, en féminisant mes verbes alors que le masculin l’emporte sur le féminin. Cependant ce matin, c’est le féminin qui l’emporte, ne serait-ce qu’en raison du nombre de femmes (4 sur 5) qui vivent ou ont vécu de la violence sexuelle peu en importe la forme. Cela dit, je ne nie pas que les hommes et les jeunes garçons en vivent aussi, j’en connais plusieurs et leur souffrance est tout aussi réelle et prenante que la nôtre, à preuve leur prise de parole cette semaine.

Ainsi, tout comme vous, j’ai grandi dans une société où des hommes, cautionnés par des milliers d’années de patriarcat, se donnaient la permission d’assouvir leurs besoins sexuels avec des femmes et/ou des enfants sans trop se soucier des conséquences. C’est comme cela qu’au fil du temps, j’ai entendu et accueilli des centaines d’histoires d’abus, d’inceste, de viol, de violences inconcevables, rarement punis et pourtant toujours source d’une immense souffrance, d’angoisse et de nombreux traumatismes.

Voilà comment j’en suis venue à banaliser ma propre histoire puisque je me voyais parmi les chanceuses à ne pas avoir été incestuée et ou violée, occultant de ce fait toutes les histoires troubles sur lesquelles je ne pouvais mettre de mots puisque ces mots n’existaient pas. Et puis peu à peu, dans les dernières années, des mots nouveaux sont apparus, notamment sur les réseaux sociaux, des mots tels « consentement, Moi aussi » et avec eux des prises de paroles individuelles et collectives, des discussions animées et intimes, qui m’ont permis de revisiter mon histoire à la lumière de ceux-ci. Des mots forts / phares, puisqu’ils permettent d’éclairer, de mettre en lumière, de redéfinir nos histoires individuelles et collectives et de redonner la parole à tous ceux et celles qui étaient emprisonnées dans le silence, la culpabilité et la honte. Ainsi, je ressens une immense joie de voir et de soutenir de mon vivant cette prise de parole libératrice et révolutionnaire puisqu’elle brise des chaînes vieilles de plusieurs millénaires.

De tout temps, c’est par la parole, même celle dissimulée, étouffée et craintive, que j’ai pu me réapproprier mon histoire et l’histoire reliée aux abus sexuels. Même si cette parole était clandestine, elle se rendait tout de même jusqu’à nous. Je me rappelle dans les années 60, lorsqu’enfant, j’arrivais dans une discussion de femmes, même si elles se mettaient à chuchoter, je percevais la honte et la gêne derrière ces histoires qui les rendaient tristes, en colère et affligées. De même, à cet époque, en écoutant nos mères, nos tantes et leurs non-dits pourtant si parlants, nous savions ma sœur et moi, quels étaient les vieux et les hommes de ma famille, dont nous ne devions pas nous approcher de trop près. Ce qui ne m’a pas empêché à 7 ans de me faire embrasser par un de ces vieux, grand ami de la famille, qui m’a demandé un bec et a sorti sa langue pour l’enfoncer dans ma bouche. Quelle horreur, je suis sortie de chez lui en courant, me suis lavée la langue avec du savon et de la pâte à dent tellement j’étais dégoûtée. Pourtant, moi qui disais tout, je ne l’ai dit à personne, parce que j’avais un drôle de sentiment qui me brouillait les idées et me rendait vachement mal à l’aise. J’avais honte, honte de m’être assise sur ses genoux, honte d’avoir accepté son suçon, honte de l’aimer comme je l’aimais, parce qu’il était gentil, qu’il m’offrait autant de toasts au « Map-O-spread » que je pouvais en manger. Honte d’avoir coupé la relation sans rien dire à sa femme Pauline que j’aimais infiniment et ses deux fils qui me taquinaient et m’aimaient bien eux aussi. Bref l’histoire classique et cruelle de l’enfant dont on souille l’innocence et qui croit qu’elle en porte la responsabilité parce qu’elle était en relation, comme je l’étais avec ce vieux monsieur et sa famille jusqu’à l’intrusion de son horrible langue.

Et puis à 13 ans, je me suis retrouvée à embrasser un garçon beau comme un Dieu et beaucoup plus vieux, rapidement les baisers sont devenus des caresses et force est de constater que j’y prenais grand plaisir, jusqu’à ce qu’il aille plus loin et que je perde ma virginité sans que je ne l’ai vu venir et ce n’est pas un mauvais jeu de mots. Ce dont je me souviens, c’est que j’avais la certitude que je ne pouvais dire non puisque je lui avais dit oui. Qui plus est, je ne savais pas vraiment où les choses s’en allait puisque j’avais une vague idée de ce qu’était « faire l’amour ». Mon souvenir le plus net de cette soirée, c’est l’état dans lequel j’étais tout de suite après, je me revois marchant dans la rue, un peu hagarde et endolorie, me retrouvant dans mon lit, avec une drôle de sensation, où se mêlaient plaisir, peine et confusion.

Ce premier rapport sexuel m’est toujours resté au travers de la gorge et lorsque je l’évoquais, soit j’en occultais des parties, soit j’en ressentais une grande tristesse, un trouble ou de l’embarras. Il m’a fallu longtemps avant de faire la paix avec ce souvenir et avec la jeune fille naïve que j’ai été. Ce n’est que dans les dernières années, au fil du temps, des expériences, des discussions, des réflexions, de l’éducation sexuelle de mes enfants et maintenant de mes petits-enfants que j’ai pu refaire le casse-tête et sortir de la confusion. Ainsi, la notion de consentement s’est peu à peu construite et m’a permis de comprendre que plusieurs de mes soi-disant rapports sexuels s’apparentaient à davantage à des prises de possession qu’à une relation de réciprocité.

Il en a faut du temps, des siècles et des siècles semble t’il, avant de cesser de se considérer comme une « femme objet », ce qui sous-tend tout simplement d’être capable de dire non sans culpabilité, de choisir à tout moment de s’arrêter en chemin lorsque satisfaite de câlins, sans peur de décevoir et de déplaire et sans penser que nous ne sommes pas assez. Il est long le chemin qui mène au respect de soi et de ses désirs. Pourtant, je suis dans une relation ou j’ai la liberté de dire non, j’ai un compagnon doux et bon, je suis féministe et je suis une femme affranchie et déterminée, malgré tout il semble que des siècles de socialisation et de domination aient déréglé ma boussole de consentement.  Et à voir les discussions intenses autour de ce sujet, tant avec des jeunes femmes, qu’avec des femmes d’âge mûr, il semble que ce soit toujours d’actualité et que la capacité des femmes à dire non, à déterminer leurs limites, sans migraine ni culpabilité, demeure encore un défi de taille. Parallèlement, il semble aussi que la capacité des hommes à recevoir et à honorer les limites et les « Non » de leurs compagnes, sans forcer, ni négocier, ni culpabiliser est aussi un chemin qui se marche.

Évidemment, comme féministe et comme grand-mère qui veille sur les générations qui suivent et qui est transportée et inspirée par leur audace et leur aplomb, je suis réjouie de cette prise de parole des femmes qui se solidarisent dans l’espace médiatique et de celle des hommes qui ne cherchent plus à excuser l’inacceptable de leurs pairs. Quand c’est un homme qui écrit dans sa chronique « À force de vouloir semer à tout vent une graine non sollicitée, ils récoltent une tempête médiatique et une pendaison par le pénis bien méritées » (1), c’est particulièrement  jouissif.

Ce qui est étonnant et formidable avec ce qui se passe actuellement, c’est que nous sommes enfin à inverser la donne et que ce sont les narcissiques aux égos démesurés, ceux qui prennent sans demander, qui sont pointés du doigt. La honte, l’indignité, la bassesse enfin remises au destinataire. Comme le dit magnifiquement Stéphane Laporte, « La honte vient de changer de côté. On dénigre souvent les réseaux sociaux. C’est vrai que ça peut servir à transmettre la bêtise, la noirceur. Mais ça peut aussi servir à transmettre l’honneur, la lumière. Avant, il n’y avait que les puissants qui avaient des contacts. Et ils les utilisaient pour obtenir ce qu’ils voulaient. Pour conserver leurs privilèges. Maintenant, tout le monde a des contacts. Tout le monde a une communauté au bout du doigt. Seul, on a peur de ne pas être entendu, de ne pas être cru et d’être humilié. Ensemble, on change le rapport de force » (2).

Imaginez, assister en quelques décennies à un renversement de paradigme, passez d’un modèle où les femmes et les enfants subissaient le poids de la honte à des « Moi aussi, me too, yo también, ich auch, etcétéra » clamés haut et fort sur la place publique. J’ai le bonheur de pouvoir vieillir dans cette société et de participer à cette évolution / révolution. Yes ! Moi aussi… Ça me donne envie de célébrer.

Manon Rousseau / octobre 2017

(1) Se faire pendre par la queue, Boucar Diouf, La Presse +
(2) Les relations humaines, Stéphane Laporte, La Presse +

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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