La grande traversée!

« L’expédition discrète et ténébreuse de l’impénétrable en soi est souvent plus périlleuse que les sommets à gravir ou les mers hostiles sur lesquelles nous devons naviguer ». (Jean Lemire)

Je suis avec une amie, lui racontant une vieille histoire, du temps du début de l’adolescence, l’histoire de ma première relation sexuelle, que je raconte en la banalisant, la désincarnant, comme je le fais depuis toujours, les rares fois où je l’ai abordée. Je la raconte comme je l’ai vécu en occultant le danger, la peur, l’absence de repères, le vide qui l’entoure. Mais le commentaire de cette amie, juste et compatissante, est le départ d’une traversée qui s’est avérée tout aussi dense et prenante que cet évènement laissé en suspens dans le temps.

Me voilà à plus de 50 ans, prise de vertige, la peur au ventre, au propre comme au figuré, happée par de vieilles mémoires qui se cherchent et trouvent un passage à travers les fissures d’une armure qui s’effrite. Fort militaireArmure qui a bien servi par ailleurs, qui a garanti la survie d’une toute petite, en parant les coups, en les devançant, en les donnant, en tenant le fort. Il est tout même assez juste que les mots forts soient des synonymes puisque les 2 servent la même cause: protéger. Fort: «Bâtiment militaire conçu pour la guerre défensive. Ouvrage de terre ou de maçonnerie, destiné à résister aux attaques de l’ennemi», et fort / forte: dans le sens de puissante, résistante, courageuse.

Or, le personnage de grande fille forte, que j’ai si bien construit et érigé au fil du temps, est aujourd’hui entremêlé dans chacune de mes fibres. Tant et si bien, que je ne sais plus parfois, s’il est ce que je suis. Il y a en soi tant de facettes, celles que l’on a inventées et que nous croyons être, celles que l’on a tentées d’oublier et de cacher, les unes et les autres s’enchevêtrant avec l’initiale, celle avec laquelle nous sommes arrivées en ce monde. Aujourd’hui, après tant d’années de service, le personnage de grande, de performante, me dessert bien plus qu’il ne me sert. Il a fait son temps, je l’aide à tirer sa révérence. Le travail s’est amorcé, il y a bien des années, en quête de vision, en hurlant pour ne pas mourir, en laissant sortir le cri de désespoir et de résistance, que j’avais si bien emmuré, camouflé. Ce jour-là, j’ai commencé à m’affranchir de l’armure, du personnage qui a tenu le fort toutes ces années, j’ai déposé les armes et le processus s’est enclenché. On ne sait jamais la puissance des actes symboliques. J’ai déposé les armes sans imaginer ce que je protégeais derrière l’armure.

Et puis un jour, une nuit, une année, un rêve, une douleur sourde dans le ventre viennent ranimer des bribes d’histoire que l’on a tenté de garder enfouies, tant bien que mal, tant mal que bien, durant tout ce temps. La brèche est ouverte, les images affluent, des situations, des paroles, une maladie, des souvenirs pèle mêles, qui amènent et pointent dans la même direction. Le temps d’avant, d’avant la grande et la forte. Je résiste, me dit que le passé n’est plus, je lis, respire, amène de la joie, de la vie, mais ce quelque chose me réveille la nuit, me demande mon attention. Je suis de nouveau conviée, invitée à la descente intérieure.

Accepter de voyager de nouveau sur les sentiers de mes détresses, de mes déserts pour trouver, comme chaque fois, des trésors cachés, insoupçonnés, pressentis? Parcourir, cheminer, avancer sur mes territoires vierges, parfois inexplorés, mais bien plus souvent et plus apeurant encore, dans mes territoires connus et déjà explorés mais sombres et incertains.

Résister / hésiter à redescendre dans la peur, les marécages intérieurs, à affronter de nouveau les vagues et les ressacs émotifs, à replonger dans les profondeurs, à rencontrer de vieux et de nouveaux démons aux visages et aux formes multiples, à risquer l’échouerie. N’est-ce pas là le véritable voyage, le grand pèlerinage? Et comme tout pèlerin digne de ce nom, en ressortir changer, transformer. Une autre couche est tombée, une autre pelure enlevée, le voile tombe doucement, je m’approche doucement du centre. Douleur / Bonheur, les deux sœurs siamoises habitant la même matrice, en l’occurrence, moi-même.

La longue route
Fatiguée et malade, je ne voulais pas entreprendre ce voyage, je l’ai déjà fait, rien de nouveau sous le soleil. J’ai quand même pris la route puisque toutes les indications y menaient, avec l’assurance d’une voyageuse aguerrie. Ce que je ne soupçonnais pas, c’est que comme je connaissais le chemin, la descente fut rapide, j’ai pris des chemins de traverse qui m’ont amenés encore plus près de la blessure, en son cœur même.

fissure1-bigAvec les années, plusieurs barrages de sécurité que j’avais si patiemment érigés, s’étaient fissurés et avaient cédés en cours de route. La rage et la colère s’étant estompées, il n’y avait presque plus rien entre la blessure de fond et moi, entre la petite et la grande. Nous nous sommes regardées dans les yeux, j’ai plongé dedans et stupeur, j’ai été engloutie. Ayoye ! bobos, vertiges, désarroi, désespoir, douleurs. La profondeur de ma solitude enfant me laisse parfois sans voix, meurtrie et nue. Sous la peur et l’insécurité déjà nommées, pleurées, ressenties, se trouvent des émotions plus troubles, cachées, enfouies. La confusion, la perte de sens, la perte d’identité et le vide sur lequel je me suis bâtie, se sont dévoilés avec plus d’acuité et avec eux, des aspects de ce que je suis se sont éclairés davantage.

Retournez au cœur de la fissure (quel courage!), plongez dans les eaux troubles (par chance je suis bonne nageuse), regarder la bête (la peur est une sacrée bête) dans les yeux et y trouver une petite fille, seule, terrifiée, qui attend, espère et désespère… Derrière l’armure craquée, avant la forte de service, la gardienne du fort, la protectrice, il y a cette enfant seule, terriblement seule, apeurée, dans le noir. Elle ne crie pas, elle s’est retournée, recroquevillée dans son petit lit, attendant la fin de la peur. Une partie d’elle s’est envolée, elle flotte un peu pour rendre le tout supportable; ce qui explique que j’aille oublié de si grands bouts de mon enfance, ne gardant que ses bouts préférés. Quand je m’autorise à ressentir de nouveau le désespoir de cette petite fille, je ressens la détresse, la soif d’amour qui l’habitait et je comprends mieux les portes qu’elle a laissées ouvertes, même aux méchants loups, pour quelques miettes d’amour, de douceurs et d’attention. Tout fait sens vu à travers ses yeux. Ma peine immense de petite, ma peur d’être invisible, de ne pas exister, mon désir insatiable de relation, d’être en relation, de mettre en relation, de solidariser, de relier, parce que c’est par la relation que je me suis mise à exister. Mon intense désir fusionnel, qui m’a ouvert à l’autre, à l’infiniment grand, à la communion et à l’extase, inextricablement lié à ma peur immense de l’intimité, de l’intrusion, de me perdre en l’autre. Ma force d’expression et de transmission, mon leadership développé en partie pour devenir visible, pour ne pas disparaître. Des parcelles de soi, porteuses de vie et de mort.

Mal de mère.
Quelle expédition! Comme tout pèlerinage, toute quête menée à terme, l’héroïne ramène un trésor, l’enfant terrible et terrorisée a livrée un secret. Elle sait parler à qui sait recevoir les peines d’enfant retenues prisonnières dans le corps des grands et ils ne sont pas nombreux sur les chemins de traverse, foi de pèlerine et de grande voyageuse. La petite est farouche, j’entendrai enfin pourquoi elle craint autant les incursions de la mère qu’elle ne les espère. Indigne, elle se croit, «je ne suis pas digne de te recevoir, mais dit seulement une parole, pose un seul geste et je serai guérie». 50 ans plus tard, elle attend encore et elle l’attend d’elle. Pauvre enfant, pauvre folle que d’attendre une chose depuis 50 ans. Il semble que les espoirs de petite fille perdue et assoiffée d’amour, soient longs, très long à mourir…

Aujourd’hui, la naissance de l’enfant est arrivée à terme, je l’ai accueilli, prise, bercée, rassurée pendant que des sages femmes et sages hommes expérimentés m’apportaient soutien et réconfort pour que le miracle s’effectue. La naissance et la mort se sont côtoyés dans le sang et la sueur, les larmes et la peur, il faut parfois offrir tout ce que l’on a pour mettre au monde des parties de soi… Il faut aussi un contenant solide où qualité de présence, silence, rituels, soutien et appuis permettent qu’un processus puissant émerge des profondeurs et dissipe l’illusion que nous sommes nos blessures.

Mais l’accueil n’est pas tout. Pas cette fois, pour que cette enfant, cette partie du tout, cesse d’être porteuse de désespoir, quelque chose doit mourir définitivement: L’espoir enfantin et irréaliste de la mère qui viendra panser les blessures. C’est une vérité assez simple, c’est en effet assez simple à écrire, mais plus difficile à vivre pour ceux et celles en mal de mère.

Depuis toujours, je suis près des enfants, je les aime et je suis sensible à ce qu’ils sont, plus je les côtoie, plus je mesure le besoin de sécurité, d’amour, d’attention, de soin dont les tout petits ont besoin pour grandir de l’intérieur et solidifier leurs bases et plus j’ai de la compassion pour ceux et celles qui se sont construits seuls, ma mère en premier lieu. Il semble que le mal de mère se soit transmis de mère en fille et par ces processus de Grand-mèreguérison, j’espère contribuer à guérir ma lignée. Voilà pourquoi je prends soin précieusement de ma fille et de notre lien. Et puis, elle a eu sa grand-mère qui a été un phare, un guide et même parfois une mère pour elle. Il n’est pas rare que les grands-mères réparent avec leurs petits-enfants tout ce qu’elles n’ont pas su et pu offrir à leurs enfants. Ma mère l’a fait et je le fais à mon tour aujourd’hui avec mes petits enfants. C’est un des grands tours de passe-passe de la vie de famille. Tout est recyclé! On ne fait jamais le travail de guérison que pour soi, le processus agit sur nous et simultanément sur les autres, sur tous ceux touchés par la blessure. Il y a une grande part de beauté et de mystère dans tout cela.

Longtemps, je n’ai pas voulu de cette histoire et encore moins l’écrire et la rendre publique, je ne voulais pas de cette tranche de vie où se conjugue tristesse peur et désespoir d’enfant. J’ai tenté de la tenir à distance. J’ai rationalisé, compris l’histoire tragique de ma mère et banalisé la mienne à la lumière de la sienne. J’ai eu honte et méprisé la faiblesse et la vulnérabilité de cette enfant qui m’habitait, j’ai posé sur elle un regard condescendant, vu par mon personnage de forte, de valeureuse, de performante.

Mais, jamais je n’ai pu la contenir tout à fait. À plusieurs reprises, la peur et le désespoir sont revenus. Ainsi, dans chaque période de fragilité, des brèches se sont ouvertes et elle était là, m’attendant, demandant sa part d’attention, voulant se frayer un passage, voulant faire partie de l’histoire afin que je sois plus complète. Et à mon rythme, je l’ai aidé à se frayer un chemin. Pas seule, car certaines douleurs, certaines vieilles peurs sont comme des accouchements, des sages-femmes doivent accompagner pour que la tempête soit traversée en toute sécurité et que personne ne se noie avant d’avoir atteint la rive. Et puis tout doucement, l’armure craque, la digue lâche, les eaux sont rompues, le processus est en cours, la douleur ouvre le passage, plusieurs fissures ayant rendu l’édifice plus fragile au cours du temps. Processus normal, le temps amène les fissures pour que s’effectue les réparations en profondeur. Une vieille citation dit à peu près ceci: «Ne convoque pas la douleur, mais lorsqu’elle se pointe, ouvre-lui la porte, le passage».

Citation« On rencontre sa destinée souvent par des chemins qu’on prend pour l’éviter » a dit Jean de la Fontaine. J’y souscrit, par expérience, celle-ci y compris, je sais que ce l’on souhaite éviter est porteur de grandes transformations et de grandes guérisons. En accueillant totalement ce morceau de vie et en me laissant submerger par cette vague de fonds, paradoxalement ma vision n’a jamais été aussi large. Je me rappelle qui je suis, je suis bien plus vaste que cette petite fille qui a eu peur de vivre et de mourir. Me revient cet apprentissage reçu dans le cadre d’un atelier offert par un superbe guérisseur, Jean-Marie Delacroix, qui disait à peu de chose près, ceci: « La blessure profonde, votre histoire, ne peuvent être changées. L’illusion, c’est de croire que le travail thérapeutique et spirituel peut faire partir la blessure. Le travail thérapeutique consiste à regarder l’énergie qu’elle porte en elle et qui peut être utilisée autrement et à l’accepter. Avec le travail thérapeutique et spirituel, les blessures vont réapparaître, elles vont venir faire le travail qu’elles ont à faire pour disparaître à nouveau. Accepter cela. Plus profondément vous irez dans la blessure, de plus haut vous pourrez la regarder ». (1)

C’est une infime partie de mon histoire, car les histoires de vie sont tellement plus riches et multiples que les parties, prises une à une. Mais chaque aspect, chaque partie a son importance et cherchent un chemin pour se déployer et nous livrer leur secret. À ce jour, je ne l’avais jamais écrite, par peur, par pudeur, ayant peur de faire de l’ombre à celle qui m’a donné vie et que j’honore et remercie pour tout ce qu’elle m’offre et m’a offert.

Avec la mort de l’espoir de ce qu’elle n’a pu m’offrir, je ne peux qu’accueillir ce qu’elle est et ce qu’elle a à offrir et prendre totalement la responsabilité de mon histoire et lui laisser la sienne en retour. Et étonnement, les choses se transforment, je reçois les nombreux cadeaux qu’elles me donnent sans l’attente qu’elle ne vienne rescaper une petite qu’il l’est déjà! Par-dessus tout, aujourd’hui, je ressens infiniment de gratitude qu’elle soit encore dès nôtre et que nous ayons eu le privilège de marcher ensemble des bouts de ce chemin de guérison.

(1) Atelier «Le guérisseur blessé», HO, rites de passage, août 2007

MR/2013

 

 

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