Aimer ses doutes, aimer ses questions.

 « On ne va jamais aussi loin que lorsque l’on ne sait pas où l’on va ».
Christophe Colomb

À une époque où je devais faire un choix important et où je doutais et me questionnais beaucoup, une connaissance à qui j’écrivais sur les doutes que j’avais, m’avait répondu ceci: « Aime tes questions, aime tes doutes… » Cette réponse m’avait heurtée de plein fouet et avait provoqué un tremblement de cœur, faisant chavirer une bonne part de mes conceptions, apprentissages et croyances acquises dans lesquels le doute n’était pas le bienvenu et même mis au ban de notre société. L’hésitation, l’ambiguïté, l’incertitude étant tout le contraire de la détermination, la hardiesse, l’esprit de décision, si valorisés en Occident.

Dans une société où le savoir est sacralisé, où il y a si peu de place pour le « Je ne sais pas », le fait d’aimer ses doutes et ses questions est contre culture. Pourtant, au fil du temps, aimer mes doutes, ne pas juger le processus, accepter le temps durant lequel je porte en moi mes interrogations, où j’accueille ce qui doit germer, m’a finalement permis de comprendre que les questions que nous portons sont fécondes et contiennent le germe des réponses à venir.

« Ce qui ne sert à rien, sert à tellement de choses » Christian Bobin
Nous n’avons plus de temps pour le doute et l’incertitude; plus de temps pour laisser infuser ce qui cherche à émerger. Dans un temps qui n’est pas si lointain, les fermiers, au lieu de parler de leur terre, invitaient leurs hôtes à venir marcher sur leur terre. Ils savaient que c’est en la foulant, en se laissant pénétrer par son odeur, sa beauté, ses aspérités, qu’on la découvre.

Et si nous marchions nos questions, nos incertitudes, individuellement et collectivement? Nous manquons tellement d’humilité dans notre quête de savoir! La soif de savoir mène le monde, et nous nous conduisons comme si nous savions, comme si tout n’était qu’évidence. Comme si les prises de décisions, les solutions à de grands enjeux personnels ou collectifs devaient être simples, rapides et faciles, occultant de ce fait l’effort, la patience, le temps nécessaire pour trouver chacune de nos réponses, pour mûrir nos réflexions, ou accomplir nos réalisations.

Dans des groupes de discussion et de réflexion, je mentionne souvent qu’au Québec, nous avons travesti et de ce fait perdu le sens véritable du mot «débat»; il ne s’agit pas d’une joute oratoire au cours de laquelle il faut chercher à marquer un point ou se mettre en valeur, mais plutôt d’un espace de réflexion, où l’intelligence individuelle et collective doit être placée au centre, afin de mettre en lumière la situation, de l’approcher sous un angle nouveau, pour arriver à une solution plus riche, issue d’une réflexion commune. Cela demande du temps, un positionnement intérieur où j’accepte, où nous admettons que seul nous ne savons pas, mais qu’ensemble nous savons. Cela sous-tend un désir, une réelle volonté de partager, d’échanger, de se doter d’espace où l’expérience, le savoir de l’autre est valorisés, sollicités.

CitationsNous tenons pour acquis qu’il est simple de se comprendre, de se déchiffrer les uns les autres. Pourtant, après avoir vécu plus d’un demi-siècle, après avoir travaillé durant des années dans le domaine des relations interpersonnelles, une chose me semble incontournable: Chaque fois que deux ou plusieurs personnes se comprennent et construisent ensemble, cela a demandé à chacun de l’humilité, de l’effort, de l’écoute, de la justesse, du respect des différences, une volonté de contribuer, du savoir-faire et du savoir-être. Voilà bien des savoirs mis à profit. Pourtant nous l’abordons comme une évidence, un acquis, un fait, plutôt que de reconnaître la valeur et le travail individuel et collectif derrière le résultat obtenu.

Carl Lacharité et Jean-Pierre Bélanger, deux professeurs inspirants et inspirés de l’UQUTR disaient, lors d’une présentation sur les communautés de pratique et de savoir, que « Nous tenons pour acquis que les autres savent ce que l’on a en tête et c’est une des plus grandes illusions. Nous devons reconnaître les obstacles multiples à la communication et prendre conscience des efforts que l’on fait, que l’on met pour se comprendre ». (1) Lorsque nous arrivons à nous comprendre, nous devrions en être fiers, regarder comment nous en sommes arrivés là et quelle a été la contribution de chacun?

Et si nous cultivions l’art du « Je ne sais pas »? Et si nous nous laissions personnellement, familialement, communautairement, politiquement le droit et le temps de douter? De chercher sans toujours trouver? Donner du temps au tempsDe marcher le chemin, les mains dans les poches, en sifflotant? Si nous donnions du temps au temps? (Merci Hanny, pour cette magnifique expression et toute la réflexion qu’elle contient!) Si nous prenions le temps d’être attentifs à ce qui veut émerger, en nous et au dehors de nous? Si nous portions attention à nos intentions? J’ai souvent entendu dire que derrière chaque action, il y a une intention; prenons-nous le temps de la laisser apparaître?

Lorsque mes petits-enfants m’offrent un cadeau qu’ils ont créé laborieusement, emballé avec soin, et que j’y vois toutes les délicieuses imperfections dues à leur manque d’habileté, je reçois dans ce cadeau l’intention d’amour qui en est à l’origine, et mon cœur en est profondément touché.

Et si nous faisions de même avec nos idées, avec les questions qui trottent dans nos têtes, avec les doutes et que sais-je encore? Donner du temps et de l’attention à l’intention, voilà une avenue que je chéris de plus en plus…

Une posture intérieure

feu-homme-prehistoriqueAu cours des dix dernières années, j’ai vu la perception et la définition du rôle de l’intervenant, du leader et de l’animateur se transformer, pour passer de «celui qui sait» à «celui qui souffle» et ce, tant dans les milieux universitaires que dans les milieux alternatifs. J’aime cette image, plus poétique et moins intrusive.

Cette façon de définir le rôle de « l’intervenant » n’est pas nouvelle; elle a été pensée et mise de l’avant dans les années soixante et soixante-dix, dans le foisonnement et le développement du milieu communautaire au Québec. Ainsi, au centre des valeurs définies par les organismes sans but lucratif (OSBL), se trouvait une relation égalitaire en intervention.

De ce fait, je souhaite honorer l’approche développée et encore utilisée dans certains groupes communautaires, où l’animateur n’est pas vu comme l’expert, l’expertise étant partagée dans et par le groupe. africains jeunes 3
C’est la somme des personnes et de leurs expériences qui est mise de l’avant. Je reconnais dans cette approche la créativité, l’innovation et la pertinence du milieu communautaire qui, de tout temps, a misé sur la force et les ressources du groupe, au lieu de donner à une seule personne la crédibilité ou la responsabilité du résultat. Ce fût ma première école, et j’en suis reconnaissante.

Pour passer de «celui qui sait» à «celui qui souffle», il faut reconnaître son savoir-être et son savoir-faire ; il faut s’appuyer sur eux, tout en soufflant sur les braises de chacun pour que le feu jaillisse. On ne sait pas tout, on se met dans une position d’humilité, d’ouverture et de disponibilité. Il faut laisser les choses émerger, sans tirer ni forcer; apprivoiser la lenteur et son importance dans un groupe, apprendre à ne pas avoir peur de l’irritation, de l’impatience, apprendre à croire que les choses peuvent se passer sans trop d’intervention, simplement, et que chacun porte en lui ce qu’il faut. Il faut avoir confiance en la capacité de l’autre de faire son chemin. S’enlever du chemin, ne pas se mettre devant la porte, comme disent les maîtres zen. Faire peu, être beaucoup. Simplement! En fait, c’est un désapprentissage.

La simplicité, la confiance en soi et en l’autre, la confiance dans le processus, sans attente de résultats précis, fait appel à une démarche intérieure sans cesse en évolution. Cela ne s’atteint pas, cela se vit, de fois en fois. Comme la vie; le droit de se tromper, de chercher, de ne pas savoir est implicite, et la démarche est guidée par une qualité de présence, d’écoute et d’accueil, qui en sont les piliers.

D’abord, l’accueil de soi : « un leader doit toujours se servir en premier », disait Paule Lebrun avec justesse. Si je suis mal assise et que j’ai mal au dos toute la journée, ma qualité de présence s’en ressentira. Si je suis dans le jugement de ce que je suis en tant que leader et que je ne le vis pas en conscience, le jugement sera présent dans mes interventions. Si je souhaite redonner à chacun l’accès à ce qu’il est, à sa valeur, à ses expériences et à son humanité, je dois me l’accorder d’abord, à chaque fois. Voir au travers, au-delà des apparences, des habits, du masque, les miens et les vôtres : je te trouve rigide, je contacte ma propre rigidité. Le premier invisible à explorer est le nôtre. Cette phrase me touche à chaque fois. Elle me renvoie au fait qu’en tant que guide, passeur, leader, guérisseur, intervenant, nous sommes le premier outil et nous sommes toujours en mouvement, en recherche et en création. Que ce soit en tant que leader ou en tant que personne, le travail à faire est le même.

Pour conclure cette réflexion en marche, je me dois, en toute cohérence avec les idées énoncées, de remercier de nombreuses personnes, sans qui elle ne serait pas aussi complète. Merci donc à mes amis et à ma famille, pour toutes les discussions, fécondes ou non, qui m’ont donné envie de vivre de la satisfaction et de la coopération en relation; merci à l’équipe de HO, rites de passage, pour la tribu et la lignée. Trouver une communauté d’esprit est un grand cadeau; merci à toute l’équipe d’Agora de la FQOCF* pour m’avoir ouvert les portes des communautés de pratique et de savoir; et enfin, merci au milieu communautaire, et plus particulièrement mon équipe de travail, pour avoir cherché et créé avec moi durant toutes ces années, et pour l’extraordinaire terreau d’expérimentation offert par nos rencontres de groupe.

C’est en bonne partie en partageant mes réflexions, questionnements et apprentissages avec vous tous, qu’elles se sont déposées et enracinées. Explorer et marcher cette posture de cochercheure, de leadership partagé a été et reste un formidable apprentissage, qui à la fois m’enthousiasme, me révèle, me questionne, faisait appel à ma patience et à mon humilité, tout en les faisant grandir.

MR/2012

(1) Présentation août 2011, projet Agora, Fédération québécoise des organismes communautaires Famille

 

 

3 réflexions sur « Aimer ses doutes, aimer ses questions. »

  1. Ève

    Contente de pouvoir te suivre…….j’adore l’humilité que tu as et qui lorsque tu l’honore t’a toujours dotée d’une grande ouverture d’esprit pour apprendre…….partager, et te propulser…….Beaucoup lorsqu’on ne sait pas (moi beaucoup) sommes porté à en avoir honte , à se cacher, comme si la vie nous demandait d’être parfait,. Ce qui a pour résultat de fermer notre esprit envers les autres et les nouveaux concepts……….. et d’engendrer une grande souffrance et un tourbillon qui si on en prend pas conscience nous happeras………….triste mais jamais trop tard pour essayer……. Ève

    Répondre
    1. Manon Rousseau Auteur de l’article

      Je t’aime ethonore nos différences qui nous permettent d’être tour à tour des guides sur le chemin.

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